Figuratif et abstrait : tenir les deux langues à la fois

Une particularité du travail de Sabine Vandermouten : ne pas choisir entre figuratif et abstrait. Pourquoi cette double pratique fait sens, et comment elle se lit série par série.

Mur d'atelier de Sabine Vandermouten, toiles figuratives et abstraites côte à côte

Une des choses qui frappent quand on découvre le travail de Sabine Vandermouten, c’est qu’on ne sait pas, au premier coup d’œil, dans quelle case le ranger. Les Voiliers sont figuratifs, oui, mais leur fond est presque abstrait. Les Abstraits sont sans sujet, mais une silhouette, parfois, affleure. Les Visages sont figuratifs, mais aucun visage n’est ressemblant à un modèle réel.

Cette bivalence n’est pas un défaut de positionnement. C’est un parti pris. Et il vaut la peine de comprendre pourquoi.

Le faux choix imposé par le XXᵉ siècle

Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, l’histoire de l’art s’est racontée comme un passage du figuratif à l’abstrait. Cézanne ouvre la porte, Picasso et Braque la franchissent avec le cubisme, Kandinsky et Mondrian la verrouillent en abstraction pure, et la peinture « moderne » devient l’abstraction.

Cette narration a eu une conséquence concrète : pendant des décennies, un peintre figuratif passait pour un peintre rétrograde, et un peintre abstrait pour un peintre engagé dans la modernité. Beaucoup de peintres ont choisi un camp pour des raisons d’identité, pas par nécessité intérieure.

Le XXIᵉ siècle a fait amende honorable. Le choix entre figuratif et abstrait n’est plus une obligation politique. Beaucoup de peintres contemporains tiennent les deux langues, Cecily Brown, Adrian Ghenie, Hernan Bas, et chez les francophones Eva Jospin ou Marlène Mocquet. C’est dans cette filiation que se situe le travail de Sabine, sans en faire un programme théorique.

Comment ça se lit, série par série

Si on regarde les sept séries du catalogue, on peut tracer une ligne allant du plus figuratif au plus abstrait :

  1. Visages, figuratif, mais portraits sans modèle réel
  2. Nus, figuratif, étude de la présence du corps
  3. Voiliers, figuratif, mais centré sur l’horizon plus que sur le bateau
  4. Marines, entre figuratif et abstrait, le sujet (l’eau) n’a pas de forme propre
  5. Nocturne, souvent à mi-chemin, atmosphère plutôt que scène
  6. Encres, geste minimal, parfois abstrait, parfois figuratif suggéré
  7. Abstrait, sans sujet, recherche pure de matière et de couleur

Cette ligne est utile pour situer une toile, mais elle ne dit pas tout. Une toile « Voiliers » peut être plus abstraite qu’une toile « Nocturne ». Une « Marine » peut basculer entièrement dans l’abstraction si la mer perd son horizon. Les frontières entre séries ne sont pas étanches.

Ce que permet la double pratique

Tenir les deux langues a des conséquences pratiques sur le travail :

  • Une plus grande liberté de motif. Quand on est figuratif strict, on est tenu par la justesse du sujet (un voilier doit ressembler à un voilier). Quand on est abstrait strict, on est tenu par la cohérence formelle (pas de motif reconnaissable). En tenant les deux, on accepte qu’un voilier puisse être suggéré sans être décrit, et qu’une couleur puisse fonctionner comme un mot.

  • Une autre manière de signer. C’est en partie pour cela que Sabine signe au dos : la signature au recto fixerait une lecture (« c’est un tableau de paysage » / « c’est une abstraction »). En l’enlevant, on laisse au regardeur la liberté de circuler entre les deux régimes.

  • Une cohérence dans la longue durée. Au lieu de changer brutalement de style tous les cinq ans (figuratif années 1, abstrait années 2, etc.), Sabine avance par allers-retours. Une série figurative nourrit une série abstraite, et inversement.

« Le figuratif et l’abstrait, ce sont deux outils. On ne demande pas à un menuisier de choisir entre le marteau et la scie. » , Sabine Vandermouten

L’influence Miró

L’une des influences revendiquées dans cette tension est Joan Miró. Pas le Miró tardif des grandes toiles abstraites, mais le Miró des Constellations et des séries de figures simplifiées des années 1940-1950. Chez Miró, une silhouette peut être à la fois un visage, une étoile, et une simple tache colorée, sans qu’on ait à choisir.

Cette influence se voit particulièrement dans les scènes enfantines présentes dans certains Visages et dans la série Abstrait, où des traits évoquent des figures sans jamais les fixer.

Pour le collectionneur

Pour qui collectionne, cette bivalence a un effet précis : on peut accrocher chez soi des toiles de séries différentes sans qu’elles se contredisent. Un Voilier et un Abstrait peints par la même main, dans le même atelier, dialoguent. Les bleus se répondent, les blancs cassés se retrouvent, les rythmes de geste se reconnaissent.

C’est l’un des avantages d’une œuvre cohérente : elle se collectionne en constellation, pas en juxtaposition.

Pour aller plus loin

Séries citées dans l'article
Pour le voir en vrai

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Les œuvres de Sabine voyagent au fil des saisons dans plusieurs galeries et lieux culturels de l'Hérault, notamment à la Boutique de Sabine, à Pézenas. Consultez la liste à jour des accrochages.

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